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19 mars 2016 6 19 /03 /mars /2016 16:58

(tiré à part de notre e-book « Être végétarien, le bon choix ? »)

Dans la Grèce antique, Orphée exhortait déjà ses contemporains à renoncer à la viande et aux sacrifices rituels, par respect pour les animaux : " Comme vous ils ont une âme, comme vous ils survivent, puis reviennent sur la terre. Abstenez-vous donc de toute nourriture carnée ! Et surtout ne participez ni à des sacrifices sanglants ni à des orgies dionysiaques". L'œuf faisait également partie des interdits de l'orphisme à cause de son symbole cosmogonique l'identifiant au principe créateur.

Durant la période historique, les philosophes grecs puis romains furent nombreux à suivre et à recommander un régime végétarien, principalement au nom de l'éthique. Parmi eux, se trouvent Pythagore, Socrate, Platon, Horace, Virgile, Ovide, Plutarque, Sénèque, Plotin, Porphyre, Apollonius de Tyane et bien d'autres.

Celui qui eut la plus forte influence sur son époque fut sans doute Pythagore (vers -580/-500). Cet inventeur du mot philosophe (littéralement « amoureux de la sagesse ») inspira Platon. Véritable père de la philosophie grecque, Pythagore croyait à la métempsychose, c'est à dire à la transmigration des âmes aussi bien dans des corps humains, qu'animaux ou végétaux. La conséquence de cette doctrine, c'est que si chaque animal peut être la réincarnation d'un ancien ami ou parent décédé, alors on doit lui manifester de l'affection et s'abstenir de consommer sa chair. D'où l'adoption d'un régime végétarien, en plus de la pureté mentale et physique recherchée par les adeptes : ascétisme, refus de la souillure et compassion envers les animaux.

Pythagore professait l'immortalité de l'âme, s'opposait au sacrifice des animaux et il est à l'origine de l'idée selon laquelle le meurtre des animaux conduit à celui des humains.

Maître de Périclès, Anaxagore de Clazomènes (500/428 av. J.C.) méprisait la sphère politique et professait des idées en avance sur son époque, au sujet de la nature du cosmos en particulier. Il ne nous reste que des fragments de ses écrits, mais on sait qu'il considérait l'âme des animaux et l'âme humaine comme ayant la même origine et la même nature divine. Proche de Socrate, il fut probablement végétarien.

Comme les ascètes de l'Inde, Socrate (-470/-399) était végétarien, et ne portait jamais de cuir, ni de fourrure animale. Mais son enseignement fut bientôt jugé subversif et il fut forcé de se suicider.

Dans la Grèce antique, les végétariens étaient souvent considérés avec suspicion, car, en refusant de sacrifier des animaux aux dieux, ils s'écartaient de la société civile. « […] le végétarisme moral, parce qu’il implique le refus du sacrifice sanglant, constitue à la fois un affront aux religions de l'Antiquité et une mise en cause du pouvoir politique sur lequel elles reposent. »1

Plus prudent que Pythagore, Ovide ou Porphyre, Platon ne remet pas en cause explicitement le sacrifice animal, mais la société idéale qu'il dépeint dans La République (II, 369a-374c) est une cité végétarienne. L'alimentation y est frugale, se limitant à du pain et des gâteaux d'orge et de froment, du vin, des olives, du fromage, des oignons et divers autres légumes, des figues, pois et fèves, ainsi que des baies et faînes. Son contradicteur (Glaucon) voit là un régime de pourceaux ! Mais, pour Platon, l'homme trouve bonheur, santé et justice dans une maîtrise de ses besoins, tandis que la gourmandise est « le point de basculement du mécanisme appropriatif dans la démesure » (Matthias Clément). Le régime carnivore est perçu par Platon comme inutile et luxueux, un symptôme d'avidité collective. Il voit en lui l'origine des conflits qui assaillent l'humanité. La résolution de ces conflits résiderait donc dans la satisfaction des besoins primaires de l'homme (nourriture simple, logement, vêtements) au sein d'une société paysanne et conviviale.

Dans le livre XV de ses Métamorphoses, le poète romain Ovide (-43/17) s'inspire de Pythagore pour exhorter à ne plus manger la chair des animaux :

« Cessez, Mortels, de souiller vos corps de ces aliments coupables ».

« La terre prodigue vous offre ses plus doux trésors, et vous fournit des aliments exempts de sang et de carnage ». Il qualifie du reste la terre de « meilleure des mères ».

Il incite le lecteur à réfléchir sur le sens de ses actes :

« Lorsque vous mangez la chair de vos bœufs égorgés, sachez et souvenez-vous que vous mangez vos cultivateurs ».

Il développe ensuite la doctrine de la métempsychose, avant de montrer que l'abattage des animaux mène à l'homicide humain.

Homme politique romain, écrivain et moraliste stoïcien, Sénèque (-4/65) ne cacha pas dans sa jeunesse sa profonde admiration pour Pythagore, avant de se raviser sous l'influence de son père. Il reprit à son compte les idées pythagoriciennes développées par son contemporain Socion, selon lesquelles : « l'homme n'a pas à se satisfaire du sang versé par les animaux pour être heureux car, quand la pratique du meurtre devient une habitude, la brutalité passe dans les mœurs ». Et, faisant le point sur son propre cheminement, Sénèque constate : « Un an après avoir renoncé à la viande, mes nouvelles habitudes me sont devenues faciles et délicieuses. Il me semblait que mes capacités intellectuelles s'accroissaient ».

Biographe et moraliste grec, Plutarque (v.46/49 – v.125) écrivit un traité intitulé S'il est loisible de manger chair, dont Jean-Jacques Rousseau s'inspirera au 18ème siècle. Traduit par le philosophe des lumières dans Émile, le passage suivant nous a semblé particulièrement mordant :

... « Les panthères et les lions, que vous appelez bêtes féroces, suivent leur instinct par force, et tuent les autres animaux pour vivre. Mais vous, cent fois plus féroces qu'elles, vous combattez l'instinct sans nécessité pour vous livrer à vos plus cruelles délices. Les animaux que vous mangez ne sont pas ceux qui mangent les autres : vous ne les mangez pas ces animaux carnassiers, vous les imitez : vous n'avez faim que de bêtes innocentes et douces qui ne font de mal à personne, qui s'attachent à vous, qui vous servent, et que vous dévorez pour prix de leurs services »...

Philosophe néo-platonicien et auteur d'une vie de Pythagore, Porphyre (233/305) écrivit aussi un Traité sur l'abstinence de la chair des animaux 2 qui détaille les arguments des partisans comme des opposants de la consommation de viande à son époque. La doctrine pythagoricienne de renoncement à la viande était en effet loin de faire l'unanimité parmi les philosophes de l'antiquité (les stoïciens y étaient même farouchement opposés). Porphyre admet que « l'abstinence des animaux […] n'est pas recommandée à tous les hommes : elle ne l'est qu'aux philosophes, et surtout à ceux qui font consister leur bonheur à imiter Dieu » (II,3).

S'inspirant d'une figure de rhétorique de Socrate, il déclare que « l'usage de la viande est contraire à la tempérance, à la frugalité et à la piété, qui nous conduisent à la vie contemplative. [...] Pour nous, quand tous les loups et tous les vautours du monde approuveraient l'usage de la viande, nous ne conviendrions pas que ce fût une chose juste ; parce que l'homme ne doit point faire de mal, et doit s'abstenir de se procurer du plaisir par tout ce qui peut faire tort aux autres » (III,1).

S'il fut ennemi des chrétiens (mais non des esséniens), Porphyre ne manquait cependant pas de sens moral.

A la Renaissance, Montaigne (1533/1592) fut l'un des rares à défendre la cause animale, en s'inspirant des auteurs de l'antiquité, sans être végétarien lui-même. Philosophe contemplatif, vivant dans un manoir à la campagne, Montaigne tire un enseignement de l'observation du monde animal : en jouant avec sa chatte, en admirant des hirondelles etc.

Contrairement à ce qui est dit sur certains sites web, Francis Bacon (1561/1626) n'était pas végétarien ; mais il a suscité l'indignation hypocrite à son époque en interprétant le passage de la Genèse, où il est dit que l'homme doit « dominer » sur les créatures, comme un devoir de bienveillance plutôt qu'une exploitation honteuse. Comme on le voit il était en avance sur son époque.

Au 17ème siècle, Descartes (1596/1650) assimilera l'animal à une vulgaire machine, ses cris étant comparés à des grincements de poulies. Pour lui, « les bêtes sont sans âme, sans vie, sans connaissance et sans sentiment ». Cette théorie allait justifier tous les débordements, Racine et Buffon le suivant dans son délire et même Nietzsche deux siècles plus tard. Aujourd'hui encore, les mentalités sont si imprégnées de cartésianisme que, dans un ouvrage récent3, Matthieu Calame, ingénieur agronome (et un peu philosophe), pose la question : « Peut-on attribuer à Descartes la paternité des poulets en batterie ? ».

Dans son livre de référence Les végétariens, raisons et sentiments, André Méry cite un cas édifiant : « Un cartésien enthousiaste, Nicolas Malebranche (1638/1715), philosophe et théologien Oratorien, pourra ainsi affirmer, au sujet des animaux : « Ils mangent sans plaisir, ils crient sans douleur, ils croissent sans le savoir, ils ne désirent rien, ils ne craignent rien. Dieu les ayant fait pour les conserver, il a formé leurs corps de telles façons qu'ils évitent machinalement et sans crainte tout ce qui est capable de les détruire. » C'est le même Malebranche qui, rentrant un jour à l'oratoire avec Fontenelle, accueillit la chienne de la maison, gravide de surcroît, à coups de pieds et répondit à son compagnon, ému des cris de l'animal : « Eh quoi ? Ne savez-vous pas que cela ne sent point ? » Voilà un bel exemple d'obscurcissement de la pensée par une volonté de rationalisme à outrance ».

Les Jansénistes alliaient benoîtement la théologie de Saint Augustin à la doctrine de Descartes « à cause de la tendance, qui leur est commune, à anéantir l'homme sous la main de Dieu ». Les mémoires du philosophe janséniste Fontaine « nous montrent les pieux solitaires employant leurs récréations à des discussions et à des expériences cartésiennes, et même disséquant sans pitié des animaux vivants, sur la foi de l'automatisme » (André Méry). Cela ne leur a pas porté chance, car Louis XIV fit dissoudre l'ordre et détruire leur fief, l'abbaye de Port Royal des Champs.

Sans être végétarien lui-même, Jean de La Fontaine railla la théorie de Descartes et plusieurs de ses fables célèbrent l'intelligence animale.

Le philosophe allemand Leibniz (1646/1716) défendit également la cause animale, en reconnaissant à ceux-ci une âme impérissable, comme chez les humains.

A l'époque des Lumières, Voltaire et Rousseau prônent tous deux le régime végétarien (qu'ils ne semblent pas avoir appliqué eux-mêmes strictement). En cela, ils sont à contre-courant de leur époque encore assujettie à la doctrine chrétienne anthropocentrique selon laquelle l'animal a été créé pour être exclusivement au service de l'homme, le tout mâtiné de cartésianisme déculpabilisant.

Inspiré par Porphyre, Voltaire (1694/1778) insistait sur le caractère morbide de la nourriture carnée : « Mais existe-t-il quelque chose de plus abominable que de se nourrir continuellement de viande de cadavres ? ».

Dans ses Lettres philosophiques, Voltaire s'en prend aux positions de Descartes, estimant qu'il n'y a pas de différence essentielle de nature entre l'homme et l'animal, mais seulement une différence de degré.

Dans la Princesse de Babylone, il franchit le pas en attribuant à l'animal une âme, que la théologie catholique lui refuse, cela sous le couvert d'un conte philosophique. Il laisse même entendre que, si les hommes ne peuvent plus dialoguer avec leurs frères animaux, c'est parce qu'ils ont pris l'habitude de les manger !

Pour sa part, Jean-Jacques Rousseau (1712/1778) constate que les enfants « qui mangent beaucoup de viande sont en général plus cruels et plus sauvages que les autres ». Du reste, pour lui « le goût de la viande n'est pas naturel à l'homme » (Émile, livre II).

Le précurseur du retour à la nature déclare avoir des goûts alimentaires simples et se satisfaire d'un repas frugal dont la viande ne fait pas partie.

Homme politique américain et inventeur du paratonnerre, Benjamin Franklin (1706/1790) témoigne de la difficulté à être végétarien à son époque (il le fut dès l'âge de 16 ans) :

« Mon refus de manger de la chair animale m'a occasionné des ennuis, et l'on m'a souvent reproché ma singularité; mais cette nourriture plus légère m'a procuré une plus grande clarté de pensée et une compréhension plus vive »4.

Qui sait si cela n'arrange pas certains que nous ayons justement l'esprit confus ? Les gens abrutis par une nourriture lourde et pléthorique sont plus faciles à manipuler et ne voient pas ce qui se passe en coulisse.

Qui connaît aujourd'hui Jean-Antoine Gleïzès (1773-1843) ? Ce toulousain, issu d'une famille de nobles protestants, est effectivement plus connu en Angleterre et en Allemagne qu'en France. Pourtant, il a marqué le mouvement des illuminés romantiques, faisant figure de pionnier aux accents de prophète en prônant un régime végétalien dès la fin du 18ème siècle. Son « régime des herbes » était fondé sur le respect de la vie animale et rejetait le sang considéré comme une abomination. Encouragé par Lamartine et Lacordaire, Gleïzès donne l'impression d'avoir prêché dans le désert tant il était en avance sur son époque. On croirait presque qu'il s'adresse avant tout au public d'aujourd'hui :

« L'injustice et la cruauté dont l'homme se rend coupable à l'égard des animaux sont les causes principales des souffrances de l'humanité ; elles entravent l'évolution universelle en perturbant les relations des individus entre eux et avec la nature ».

En 1813, âgé de seulement vingt ans, le grand poète anglais Shelley écrivit un opuscule intitulé « Éloge du végétarisme » (A vindication of natural diet), dans lequel il développe ses conceptions d'une société végétalienne, crudivore et sobre :

« Au nom de tout ce qui est sacré dans nos espoirs en la race humaine, je conjure ceux qui aiment le bonheur et la vérité de tenter sincèrement le régime végétarien5 ».

Toujours à l'époque romantique, le philosophe allemand Schopenhauer (1788/1869), inspiré par la doctrine bouddhiste, écrit des sentences qui résonnent de façon très contemporaine, indiquant la profondeur de sa pensée :

« Le monde n'est pas une chose et les animaux ne sont pas des produits pour notre usage et notre consommation. Plus que la miséricorde, nous devons aux animaux la justice ».

Son contemporain, le poète Alphonse Lamartine (1790/1869) apporte un témoignage personnel sur les pratiques végétariennes au sein de sa famille acquise aux idées de Rousseau :

« Ma mère était convaincue, et j'ai gardé à cet égard ses convictions, que tuer les animaux pour se nourrir de leur chair et de leur sang est l'une des plus déplorables et des plus honteuses infirmités de la condition humaine, que c'est une de ces malédictions jetées sur l'homme. Elle croyait, et je crois comme elle, que ces habitudes d'endurcissement du cœur à l'égard des animaux les plus doux, ces immolations, ces appétits de sang, cette vue des chairs palpitantes, poussent les instincts du cœur à la cruauté et à la férocité ».

« Ma mère croyait, et je le crois aussi, que cette nourriture [carnée], plus succulente et plus énergétique en apparence, contient des principes irritants et putrides qui agitent le sang et abrègent les jours de l'homme. [...] Elle ne me laissa jamais manger de la viande avant l'âge où je fus jeté dans la vie pèle-mêle des Collèges. [...] Je ne vécus donc, jusqu'à douze ans, que de pain, de laitages, de légumes et de fruits. Ma santé n'en fut pas moins forte, mon développement pas moins rapide ».

En fait, l'idée fausse selon laquelle la viande est indispensable au maintien d'une bonne santé viendrait d'une confusion entre force et agressivité. Oui, la consommation de viande rend agressif. Non, elle ne rend pas plus fort. Au contraire, elle encrasse l'organisme.

L'un de nos plus grands romanciers, Émile Zola (1840/1902), a prouvé son courage et son audace politique en défendant Dreyfus contre l'armée et la majorité des français séduits par l'antisémitisme. Il réclama justice à la « grande muette ». Mais Zola était aussi un homme qui aimait profondément les animaux, n'hésitant pas à déclarer : « La cause des animaux passe avant le souci de me ridiculiser ».

Dans une conférence faite à La Haye en 1913, Rudolf Steiner (1861/1925) s'est exprimé au sujet du végétarisme.

Pour lui, la « nourriture animale attise et embrase la volonté instinctive, celle qui reste plus inconsciente et qui agit dans les émotions et les passions ». Il observe que les peuples guerriers sont plus portés à manger de la viande que les peuples pacifiques. Et il ajoute : « par l'abstention de chair animale, ce que l'homme perd en fait d'instincts, de passion agressive et émotive [...] est compensé intérieurement dans la vie de l'âme ».

Steiner remarque ensuite que la nourriture animale enchaîne l'homme à la Terre. En conséquence, celui qui mange de la viande « se prive des forces qui le libèrent de la Terre ». Au contraire, « la nourriture végétale est celle qui éveille dans l'organisme les forces qui mettent l'homme en une sorte d'union cosmique avec tout le système planétaire ». Précisant sa pensée, il ajoute : « la légèreté de l'organisme que l'homme obtient en se nourrissant de plantes, le soustrait à la pesanteur terrestre... ». Et il conclut : « Tout le développement de la vie humaine sera réellement allégé, quand on pourra se priver de la satisfaction d'une nourriture carnée ».

Par contre, Steiner était très réservé sur un régime « fanatiquement végétalien », estimant que l'abstention de lait fait perdre « les liens qu'on doit avoir avec les réalisations humaines de la Terre ».

Lors d'une conférence faite à Paris en avril 1938, le maître spirituel français d'origine bulgare Omraam Mikhaël Aïvanhov (1900/1986) évoquait le végétarisme comme une obligation spirituelle. Il portait du reste un regard amer sur l'époque présente :

« ...la plupart des hommes sont descendus tellement bas qu'en dehors de leurs satisfactions physiques, rien n'existe pour eux. Ils aiment la viande et ils continueront à en manger, quelles qu'en soient les conséquences ! »

Au 20ème siècle, un grand humaniste a lui aussi apporté son témoignage qui s'oppose aux idées reçues, je veux parler du naturaliste Théodore Monod (1902/2000), grand spécialiste du Sahara. Après avoir précisé qu'il ne mange plus de viande depuis 40 ans, il explique ses motivations :

« Pour la viande, je me suis décidé à y renoncer pour deux raisons :

C'était l'époque où je faisais des trajets au long cours, des trajets de plus de cinq cents kilomètres entre deux points d'eau. A la veille de ce genre de promenade, j'ai voulu prouver que l'on pouvait faire un considérable effort physique – il s'agissait de trajet à pied et à chameau – sans manger de viande, alors que le préjugé français est que sans alcool et sans viande, sans vin tout au moins, on n'est pas un homme, on est faible.

La seconde raison est que je voulais protester contre les modes d'abattages sémitiques, c'est à dire l'égorgement à vif, auquel je répugne de tout mon cœur ».

Théodore Monod était un homme admirable, toujours en première ligne pour défendre ses convictions pacifistes.6 Récemment disparu, Jean-Marie Pelt disait de Théodore Monod qu'il « fut à la fois un sage, un savant et un saint ».

Première femme à siéger à l'Académie Française, Marguerite Yourcenar (1903/1987) fait un rapprochement audacieux entre les animaux destinés à l'abattoir et les victimes de déportations nazies :

« Soyons subversifs. Révoltons-nous contre l'ignorance, la cruauté, qui d'ailleurs ne s'exercent si souvent contre l'homme que parce qu'elles se sont fait la main sur les bêtes. Rappelons-nous, s'il faut toujours tout ramener à nous-mêmes, qu'il y aurait moins d'enfants martyrs s'il y avait moins d'animaux torturés, moins de wagons plombés amenant à la mort les victimes de quelconques dictatures, si nous n'avions pris l'habitude des fourgons où les bêtes agonisent sans nourriture et sans eau en attendant l'abattoir ».

Cette femme libre et non conventionnelle se présente ainsi comme l'une des premières porte-paroles modernes de la cause animale.

Philosophe et poète inclassable, François Brousse (1913-1995) a écrit de belles phrase sur le végétarisme :

« Traitez humainement les animaux, et le destin traitera humainement les humains. L'homme a perturbé l'ordre cosmique ».

« L'homme a été créé pour être le prince des animaux, leur guide spirituel. S'il en devient le bourreau et le tortionnaire, tous les malheurs qui s'abattront sur ces bêtes s'abattront aussi sur les têtes humaines ».

« L'animal doit être respecté, il ne doit jamais être tué pour le plaisir ou pour la nourriture ».

Il ressort de ces lignes une grande sagesse. Dommage que ce philosophe soit aussi peu connu du grand public.

Quant à la philosophe Élisabeth de Fontenay, elle a établi très tôt "un lien entre la solution finale des nazis et l'industrialisation de l'élevage et de l'abattage". Il faut dire qu'une partie de sa famille maternelle juive est morte en déportation à Auschwitz.

À la question : « Que faire ? Devenir végétarien ? », posée dans le magazine CLÉS d'octobre 2011, Élisabeth de Fontenay répond :

"Il est urgent que nous passions un nouveau contrat avec l'animal domestique. Non pas revenir en arrière, mais repenser nos rapports aux bêtes et de tout faire pour démanteler ces industries de la honte. Cela n'est certes pas évident, puisque c'est tout un pan de l'alimentation planétaire qui est concerné. À défaut de devenir végétarien - ce qui serait l'idéal -, apprendre à manger beaucoup moins de viande serait déjà un progrès".

Pour Élisabeth de Fontenay, il faut enseigner aux jeunes générations à ne pas manger trop de viande. Surtout, il faut "leur expliquer, dès le plus jeune âge, qu'il s'agit toujours d'abord d'un animal, dont on a pris la vie pour se nourrir".

En somme, aimer c'est respecter.

Auteur de plusieurs livres sur le mouvement végétarien, Renan Larue écrit : « L'homme perdrait trop à accorder une conscience aux bêtes : il serait réduit à leur rendre justice ».

Les philosophes utilitaristes contemporains se préoccupèrent de la douleur animale, en particulier l'australien Peter Singer, qui a consacré un traité à la défense des animaux.

Véritable théoricien de la cause animale, Peter Singer pousse l'homme moderne face à ses contradictions :

« L'intelligence des cochons est comparable à celle des chiens, et il leur faut un environnement varié et stimulant, sous peine de souffrir de stress et d'ennui. […] nous nous opposons à la cruauté envers les chiens tout en mangeant le produit de la cruauté envers les cochons ».7

Ajoutons que l'asiatique qui mange du chien provoque la répulsion de l'occidental, car il brise un tabou, alors qu'il n'y a pas de différence fondamentale de nature entre un chien et un cochon.

Chez les Papous, le cochon est même un animal de compagnie et un membre de la famille que les femmes allaitent. Certains de ces anciens anthropophages éprouvent d'ailleurs un déchirement lors-qu’est venu le moment de sacrifier le cochon familial à l'occasion d'une fête. Qui est le plus sauvage, le Papou ou le « civilisé » qui n'éprouve aucun remords face aux tortures qu'il inflige au peuple animal ?

Deux anecdotes, rapportées par One Voice, prouvent que les animaux sont des êtres sensibles et évolués :

« En 1999, Lulu, un cochon nain du Vietnam, a sauvé la vie de Joanne Altsmann. Le jour où celle-ci a été victime d'un infarctus, Lulu s'est précipitée hors de la maison et s'est couchée sur la route, obligeant une voiture à s'arrêter. Lulu a alors guidé le conducteur vers Joanne. »

« Un bœuf, nommé Barnaby, était très affecté par la mort d'Alfred Grünemeyer, un fermier de Rœdental, en Allemagne. Il s'est échappé pour trouver la tombe d'Alfred à plus d'un kilomètre. Il y est resté pendant deux jours.

C'est bien là la preuve que, lorsqu'il est attaché à son maître, un bœuf ou un cochon est capable de faire preuve d'un dévouement exemplaire à l'instar d'un chien.

1 Renan Larue, Le végétarisme et ses ennemis, PUF, 2015.

2 Texte intégral disponible en grec et en français sur le site web de l'antiquité grecque et latine : http://remacle.org/bloodwolf/philosophes/porphyre/viandes.htm

3 Une agriculture pour le XXIème siècle, éditions Charles Léopold Mayer, 2007.

4 Autobiographie de Benjamin Franklin, voir l'article Was Franklin really a vegetarian ?

5 La traduction est adaptée à notre époque, le mot « végétarien » datant de 1842.

6 Si Théodore Monod a mangé des sardines occasionnellement lors de ses raids dans le Sahara, on peut cependant le considérer comme végétarien.

7 L'américaine Melanie Joy a abordé ce sujet dans son livre Why we love dogs, eat pigs and wear cows. Dans leur n°33 de novembre 2010, les Cahiers antispécistes ont publié la traduction française du premier chapitre de ce livre, ainsi qu'un résumé des chapitres suivants. Ces articles peuvent être consultés en ligne en cliquant sur les liens suivants :

http://www.cahiers-antispecistes.org/spip.php?article399

http://www.cahiers-antispecistes.org/spip.php?article400

Les philosophes végétariens

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Published by URTICA
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commentaires

Suze Karak 06/04/2017 14:03

Il y a aussi Sigmund Freud, Claude Levi-Strauss, Leonard de Vinci, qui ont écrit contre le spécisme.